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Voila 395 jours que nous sommes rentrés
'Tour du monde n.1', d'Alain de Penanster, 1959.

'Tour du monde n.1', d'Alain de Penanster, 1959.

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Il y a quasiment un an, on m'offrait lors d'une brocante un vieux livre aux pages jaunies et à la découpe hasardeuse, qui pouvait donner à penser qu'il avait quelque temps séjourné auprès d'une famille de souris.

A nouveau oublié dans un tiroir, ce n'est que tout récemment que j'en ai fait la lecture et que j'ai découvert ce récit, un carnet de voyageur-journaliste. Mais plus qu'un récit de voyage, il s'agit du récit d'un des 7 participants d'un jeu radiodiffusé, organisé en 1958 par Europe n.1. 'Le tour du monde en 98 jours', émission du vendredi soir présentée par Pierre Bellemare et Pierre Desgraupes, dont on peut trouver ici la programmation sur les ondes.  C'est à peu près tout ce que j'ai pu glaner sur le net, concernant cette émission. A lire le récit, il semblerait pourtant que l'émission eut connu un vif succès à l'époque, mais les archives ne semblent pas avoir survécu à l'ère du numérique, contrairement à 'La Tête et les jambes', autre émission des deux présentateurs, qui, elle, a le droit à sa page Wikipédia (et dont j'ai même hérité du jeu de société...). Bin voilà, je suis tombé sur une pépite, que les moins de 60 ans n'ont pas connue. Le vieux cousin de Pékin Express, en somme, de 50 ans son ancêtre !

Piqué par la curiosité et aiguillé par la préface, je découvre qu'il s'agit même de la 'saison 3' du jeu. Les deux années précédentes, l'émission s'appelait plus simplement 'Le tour du monde', Jacques Antoine était aussi de la partie portant le nombre de présentateurs à trois, et l'émission hebdomadaire durait même 1h30. Jacques Antoine ne s'arrêtera d'ailleurs pas là, puisqu'il produira par la suite une émission TV, 'La Course autour du monde', au concept très proche et qui tiendra l'antenne de 1976 à 1984. Encore un truc dont je n'avais jamais entendu parler, et là, je n'ai aucune excuse, puisque je suis de 72. Cette émission elle-même a été déclinée ensuite sous un concept légèrement différent pour la radio, avec la Société Radio-Canada, de 1988 à 1999. Retour à la télévision pour finir, dès 2006, avec Pékin Express, mais là, exit le concept de reportage élaboré par les participants. Ne reste plus qu'une contrainte pour ces derniers 'aventuriers', aller vite, d'une étape imposée à une autre. Le reportage, c'est pour l'équipe qui les accompagne partout. 'Evolution' des temps modernes ?

Alors donc, c'était quoi les règles à l'époque ? (après, juré, j'en viens à la présentation du livre proprement dit, ce qui était quand même l'objet initial de ce billet...)

1er impératif, logique, faire le tour du monde. C'est à dire avoir traversé tous les méridiens, en 98 jours ou moins.

Le gagnant ? Celui qui obtient à la fin de son périple le plus de tampons des différents pays traversés. Pour être valide, le tampon doit provenir d'un agent consulaire.

Mais là où ça devient vraiment intéressant, c'est que s'ajoutent quelques contraintes et bonus:

- le participant doit se débrouiller pour appeler Europe n.1 tous les vendredis soir, pendant le direct de l'émission. Deux manquements consécutifs ou trois manquement au total et c'est l'élimination. Et comme on le voit à la lecture du récit, obtenir une ligne téléphonique à l'époque, ce n'est pas une mince affaire.

- le participant est tenu de fournir régulièrement des reportages sonores, qui peuvent valoir des primes en argent. Quand on sait que le seul argent qu'ils peuvent dépenser est la bourse fournie pour le jeu, on devine que chacun va rivaliser d'ingéniosité pour couvrir les meilleurs reportages possibles.

- cerise sur le gâteau, leur journal de bord et leurs articles peuvent être envoyés au Parisien Libéré et cela compte pour un second prix en parallèle, un challenge de journaliste.

L'aventure est donc bien un jeu et reste avant tout une course, mais une course aux récits de qualité, faits par des 'radio-globe-trotteurs', sélectionnés dès le départ pour leurs compétences journalistiques (la sélection des derniers candidats en lice consistait à la rédaction d'un article sur une ville qu'on leur attribuait au hasard). Bref, à notre époque, ils auraient certainement tenu la dragée haute à de nombreux blogue-trotters...

Décor posé, nous pouvons maintenant nous plonger dans le récit.

Nous sentons-nous en immersion dans les pays traversés (en général, c'est ce que j'apprécie le plus dans les récits de voyage) ? Oui et non.

L'auteur, même s'il n'est pas le gagnant de la course (j'adore spoiler), bouclera son tour avec 57 tampons (54 considérés 'valides'). Certes, on est loin de la gagnante et ses 87 contrôles... Mais quand même, 54 pays en 98 jours, soit un peu moins de deux jours par pays... c'est pas un peu too much?

Mais c'est là l'attrait de l'auteur, et le Parisien Libéré ne s'y est pas trompé en lui attribuant le challenge du journalisme : comme le dit le directeur d'Europe 1 de l'époque, dans la préface, Alain de Penanster 'manque de ce culot frisant le cynisme qui ouvre à toute heure les portes des consulats et permet de gagner, comme on dit 'coûte que coûte'. Mais il sait perdre un peu de temps pour flâner, regarder, enregistrer, s'émouvoir ou sourire.'

Le point d'orgue qui caractérise ce trait de caractère vient quasiment conclure son tour du monde, quand, alors 2ème en points, au gré d'une rencontre, il s'engage pour une aventure dans le désert de Lybie. 'Mais si l'avion du désert revient trop tard à Tripoli ? Je prends le risque.' Certes, il partait tout de même confiant ce jour-là, n'emportant aucun vêtement de rechange, avec pour seul bagage son magnétophone. Et seuls les hasards du voyage l'ont amené à n'en revenir que 12 jours plus tard. Mais cela donne 15 pages de pur récit d'aventure, les seules d'ailleurs qu'il numérote avec la bonne vieille méthode du 'jour 1, jour 2...' (Non, Louane n'a pas la primauté). Récit dans le récit, hors du temps. Cette aventure lui vaudra de finir la course avant-dernier, mais aussi d'écrire, au jour 3, 'Qu'ils sont loin les consuls et les aérodromes ! Je ne sais pas comment finira ce voyage. Mais je garderai du désert ce souvenir d'avoir pu vivre la première des aventures : la découverte de la terre.'

Son récit est toujours vivant, un condensé de petits instants qui font que même lorsqu'il ne reste que deux ou trois jours dans un pays, le lecteur voyageur qui est déjà passé par là s'y retrouve aussitôt. Pour avoir traversé l'Amérique Latine, certains passages me parlent plus que d'autres : 'Les gens ne sont pas pressés, là-bas. - Ici non plus. Le mot-clef est 'momencito'. - En Amérique centrale, c'est 'manana'. Demain, toujours demain.' [Échange avec Jean Breton, autre participant] Ce passage, je l'apprécie d'autant plus que j'avais relevé les mêmes propos il y a peu, dans 'Sur la route', de Kerouac, au sujet des Mexicains, et que je les aussi notés dans mes propres carnets de route...

A cela on peut ajouter le passage du temps. De 58 à nos jours, tant de choses ont changés, et tant d'autres semblent immuables. Cela ajoute une dimension à la lecture.

'Quel plaisir de se promener à la Nouvelle-Orléans! Je découvre une ville tiède et paresseuse. Montréal et New-York s'agitent sous la 'poudrerie' et la pluie. Ici l'hiver semble inconnu. Les oiseaux chantent et les hommes aussi.' et quelques lignes plus loin : 'Dans un grand magasin, je constate que les Noirs sont tenus à part. Il y a un salon de dégustation pour les Blancs, un autre pour les Noirs. Et, comme dans les histoires de fous, une femme noire y est seule devant son café noir.' Certains moments sont un instantané de l'époque : 'Le plus difficile est celui du débat sur l'Algérie aux Nations-Unies' [au siège de l'ONU, à N-Y] Moi qui ai servi en Algérie, je pense à mes camarades militaires, aux patrouilles, aux embuscades. Et je vois ces délégués assis qui font des discours théoriques...'

D'autres moments sont ceux qui probablement ne parlent qu'à d'autres voyageurs, comme lorsqu'il réalise, une fois en Italie, que ça y est, il l'a fait : 'Je suis seul dans mon compartiment à travers l'Italie ensoleillée. Et soudain, à droite, un lac : mais je le reconnais, c'est le lac Trasimène ! J’y étais venu l'année dernière, au cours d'un autre voyage. Une émotion terrible m'étreint : voici le premier endroit connu que je revois. J'y étais venu de l'Ouest, j'arrive de l'Est : j'ai maintenant fait le tour du monde. ] ... [Oubliées, la fatigue, les poches vides, les attentes devant le téléphone. Une seule chose compte : cette joie unique qui me réchauffe le coeur dans le froid de Florence. Cette joie dilatante de me dire : 'Le tour du monde, tu as fait le tour du monde'.

Pour finir, il y a le retour, celui auquel on n'échappe pas après un long et intense voyage, et qui n'a pas pris une ride : 'C'est aussi la réadaptation, car je vois la France d'un oeil nouveau. Les préoccupations reflétées par la presse me semblent mesquines. ]...[Les épreuves, ceux sont également toutes ces questions dont on m’assaille : 'Préférez-vous la Suisse ou le Guatemala ?' Sans commentaires. 'Le monde est petit, n'est-ce pas ?' Non, il est très grand et il y a beaucoup à découvrir. On me cite l'Ecclésiaste : 'Que vas-tu chercher au bout du monde puisque tu n'y découvriras jamais que toi-même ?'

Et du début à la fin, des rencontres et toujours des rencontres. C'est ce qui demeure quand vient la fin du périple :

'Seul sous les étoiles, je pense au monde. Que font les hommes à cette heure-ci ?

A Bagdad, il est minuit. Dans son pyjama rose, le grand chef des douanes dort du sommeil du juste.

A Calcutta, la famille aux haricots dort aussi. Mais c'est sur le trottoir, près de la vache qui a mangé.

C'est le matin aux îles Fidji. Les jeunes filles ne sont pas encore levées. Elles ont veillé tard, cette nuit, pour porter leur chant d'adieu aux passagers pour la Nouvelle-Zélande.

].. [A Quito, c'est l'heure de la sieste. L'indien somnole, la tête appuyée sur sa couverture, près des têtes en réduction qu'il cherchait à vendre.

Près de moi, les prospecteurs de pétrole sont rentrés sous leur tentes.'

Et c'est aussi ce qui compte vraiment, il l'a compris :

'Je vais donc terminer ce voyage les poches vides. Peu importe, je ne me battais pas pour de l'argent. Ce que je retirerai de plus précieux de ce tour du monde, c'est l'amitié, c'est cette confiance accordée spontanément à l'inconnu que j'étais. C'est l'accueil de Robert à Montréal, de Danièle à New-York, de François à la Trinidad, de Jean à Sydney. Désormais, Phnom-Penh a pour moi le visage d'Alain, et La Oroya le sourire de Derek et de Meneca un soir de Noël.'

Ca, ça me parle aussi beaucoup. Pour moi, l'essentiel d'un voyage, pour ne pas dire l'essence, c'est la combinaison entre des paysages, une autre nature, et des rencontres. Chez moi, cela correspond à deux chansons que j'ai écrites, Chanson pour ceux... et ... Rappel pour les autres, sur les 18 de mon album à travers les Amériques...

En guise de conclusion, celle du récit, que je vous livre en version intégrale :

'J'ai retrouvé à Paris la vie quotidienne; mais le merveilleux y fait parfois irruption. Brusquement, sans prévenir, surgit une image; je vais passer une seconde à Port-au-Prince ou à Manille.

Je ne sais pas quand je repartirai. L'aventure, elle aussi, surgit sans prévenir. Retrouverai-je la trace de ces souvenirs égrenés autour de la planète ? Ou prendrai-je une route neuve ? L'essentiel est de connaitre les hommes. C'est une découverte toujours nouvelle qui continue dans la vie de chaque jour.

Les livres de voyages ont une fin. La curiosité n'en a pas'.

Moi non plus, je ne sais pas quand je repartirai. Tant qu'il restera des récits comme celui-là, ça ira...

Epilogue

La semaine prochaine, nouvelle brocante annuelle. Qui sait, peut-être que je tomberai sur celui de la gagnante, 'Mon Tour Du Monde En 98 Jours' (Nicole Roucheux, 1958, Ed. Julliard), ce qui me donnera un aperçu de son vécu pour presque un pays par jour... Ou encore sur celui du gagnant de la saison suivante, Jean Portelle ('Le monde dans ma poche en 98 jours, par le vainqueur 1959 du tour du monde de Europe 1', Jean Portelle, Ed. Denoël , 1959). Ce dernier, après avoir été le plus jeune gagnant du concours, à 23 ans, gagne un prix pour un roman l'année suivante, et part ensuite vivre pour les îles Cocos, à la recherche du trésor du pirate Henri Morgan. Il en contera d'ailleurs quotidiennement l'histoire à la radio, histoire déclinée dans la foulée en BD par Spirou Magazine (Hé ! Papa ! Ressors les cartons, on doit avoir ça quelque part non ?). Fin tragique à 27 ans, au large du Costa Rica. Aventurier jusqu'au bout.

Epilogue de l'épilogue ou cliffhanger

Ca me fait penser que durant ma descente de l'Amérique centrale, un couple de voyageur qui remontait m'avait offert 'Histoire de la flibuste', de Georges Blond. Encore un livre jauni, de 1969 (récemment réédité) et qui produit son effet, quand on est justement en train de contourner la mer des Caraïbes. Critiques pour une prochaine fois peut-être...


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